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M-C Escalier (Mariechristine)
Identificateur : Mariechristine
Inscrit: 12-2003
| Envoyé lundi 17 avril 2006 - 8h32: | |
Nous ? Il est là, sur ce banc, étranger à tout, vraie loque sans visage. Et quand tu passes devant lui, tout à coup c’est comme si on te harponnait le cœur. La corde tendue te tire en arrière vers son gouffre. Et tu tombes au fond de toi. Dans l‘absence. Lac de larmes qui t'attendait depuis toujours, dont tu redécouvres à chaque fois l’existence. Pourtant pourtant ce lac est foyer de lave ardente dans laquelle tu sens que tu renais. Où tu te sais vivant et humain... Il est là. Toi aussi. Tous deux de la même argile, du même abîme, des mêmes féeries. Des regards, des gestes, des mots, encore des mots, tant de mots pour réduire la brèche entre toi et moi – éclisses dérisoires –, entre vous et eux, entre nous tous jetés les uns contre les autres par le vent noir de la détresse enclose. Des fétus écorcés qui tourbillonnent au gré des faims, virevoltent sans répit en bocal. Papillons sans matin, bulles sans reflets, éphémères sevrés d’eau douce... Restent les appétits, bouches hurlantes ouvertes au néant comme autant de trous noirs qui aspirent l'à venir. Rien ici ne se dépose ni ne germe, le sol est rongé depuis trop longtemps. Restent les fleuves d’ordures charriant leurs cadavres aux ventres gonflés. Des cadavres debout dressés pour l‘attaque, l’insulte écumante aux lèvres, par peur sans doute, par ennui, par dégoût… Allez savoir toutes les bonnes raisons de crever les rêves comme on écrase un mégot, de dire non à l’espoir ! C’est un grand rire de cadavre édenté qui boursoufle nos journées naines, le sabbat des morts-vivants joyeux de voir la fin si proche. Vive la fin, vive la fin des temps et que tout disparaisse avec nous, pour que nous soyons enfin délivrés de l’impuissance, et de ce goût amer en bouche d’en être coupables. Alors rions à la mort, rions de nous et que notre chute soit grandiose. Bienvenue dans le siècle du rire mauvais. Où est le rire qui trille comme l'oiseau, ses galets ronds en gorges cascadantes, temps léger où l'âme effleure l'âme du bout d'un doigt pudique ? Où, le rire chaleureux qui explose comme un grand soleil troue la pluie ? Ici cloués au sol dans nos rictus, nous sommes fiers de nos brouillages à égarer les alouettes. Gnomes rampants, nous avons si peur d'être dupes et ridicules, comment ne pas nous réfugier sous l'aile de ces charognards de la foi qui croassent inlassablement dans le vide du ciel ? Nous nous voulons lucides avant tout, l'œil rivé au miroir. Miroir, miroir, dis-moi ce qui est vrai. Dupes, jamais ! Nous avons toujours une dérision d'avance, en réserve au cas où... On ne nous fera pas jouer les bouffons de la pièce. Alors nous rions derrière nos mouchoirs, le petit doigt levé, l'œil torve et plein de haine. Nous rions comme on crache. Qu'avons-nous fait de nous ?! Pleure pleure, petit homme. Ta fée Clochette va mourir. Ses ailes luisent toujours plus faiblement dans la nuit. Tu gardes encore quelque part dans ta chair le goût de sa lumière, et pourtant elle se meurt. En toi, en moi, dans nos cœurs esseulés enivrés de veuvage. Petite fée, poudre d'âme, ne nous abandonne pas sans défense dans le noir de nos solitudes. Déjà le cercle de la veilleuse se rétrécit autour de nos corps et la chambre est envahie de murmures, de spectres. Les papillons bleus de la lanterne magique s'effacent peu à peu et il ne reste plus que la peur multipliant l'obscurité comme un gaz délétère qui se propage. Pleure, petit d'homme, pleure. Tu n'as plus de maman ni de père. Te voilà tout nu dans l'espace. Que faisons-nous de nos enfants ?! Leurs fronts lisses abritent tant de rage. Ils vont tels des chiens errants la bave à la pointe des crocs. Ils ne veulent rien de leurs aînés tout poisseux de lâchetés quotidiennes. Et leur cœur en jachère boit goutte à goutte le dégoût de leur succéder. Que pourraient-ils attendre en fait de notre présence avachie dans un monde que nous regardons crouler sans broncher ? Très jeunes ils le comprennent, seule nous leur léguerons notre fatigue d'être au monde, emballée de plaisirs solitaires pour toute compensation. Alors ils se lèvent, monstrueux, l'arme au poing pour lacérer le jour naissant. Tuer tuer l'absence, le non-sens, l'indifférence. Tuer, détruire pour se sentir vivants, loups sans territoire derrière leurs grands yeux noirs, loups-garous qui hurlent à la lune mi-monstres mi-enfants. Sans un ultime sursaut de nos consciences grabataires, ils nous dévoreront le foie pendant notre sommeil. Et l’étincelle s’éteindra. Les mains en coque autour du feu, tant de générations ont soufflé sur la braise. Tant de luttes, tant de sacrifices humains pour rendre le brasier plus fort, plus lumineux. Et soudain le bois manque. La flamme bleuit et se couche. Bientôt la nuit, le froid, le vide. On ne peut pas jouer à mourir bien longtemps. * Dans un temps qui se retire de nous comme la mer d'Aral de son bassin, nous avions nos patries, nos clochers, nos foyers, limon fertile qui alimentait nos fleuves dans les vallées. Nos fleuves grondants et insoucieux des déserts de l'autre monde. Nos fleuves tumultueux pris de contre-courants qui donnaient toujours plus de force au débit. Nos fleuves parfois paisibles comme une Loire infuse de la plénitude du jour. Dans un temps qui se retire de nous comme la mer d'Aral de son bassin, nous avions l'eau de nos rêves communs. Mais les fleuves s'élargissent toujours. Nos patries étaient-elles si chatoyantes et nos foyers si chauds ? Bien plus sombres sans doute que les hymnes tressés le soir à la veillée. Leurs nervures cependant irriguaient nos sens et leur poumon donnait rythme au chaos. Nos foyers dansaient dans l’âme comme un désir de peindre l'existence aux couleurs d'un temps qui incube. Comme un réservoir de l'espoir. Mais fini le temps où l'on jardinait l'avenir ! Nous voici au présent continu. Clos dans nos corps pour ce qu'ils durent. Perdus au mitan d'un delta transformé en décharge. Sur une terre qui s'amenuise chaque jour un peu plus, dans un monde laissé à l’abandon. Foyers patries clochers - bonbons à sucer aux heures froides quand on s'invente une lune d'enfance pour tenir tête à l'aube blanche. Tout cet air de guimauve répandu sur les fleurs du papier peint. Senteurs de Chantemerle ensabotté si généreusement servies au dessert pour nous consoler des famines, des désertifications galopantes entraperçues entre deux faits-divers. Le fumet du terroir en tablier ou béret sur l'oreille, est-ce cela vraiment, le lien social ? Cette parodie de village chasse nature et traditions. La caille et l'humus et le soc vendus en lot avec deux minuscules fagots de haricots verts à la dérive sur l'assiette. N’y a-t-il vraiment rien de plus qu’un conte de grand-mère pour endormir la peur du noir ? (à suivre) mce |
Tm (Tm)
Identificateur : Tm
Inscrit: 1-2005
| Envoyé mardi 18 avril 2006 - 15h23: | |
Confondant! C'est noir mais juste, exprimé aussi près que la métaphore le permette, au bout de laquelle cingle l'argument -ou le constat. J'hésite: poème en prose? Sur le ton, parfois, de l'essai... Je me sens, Marie-Christine, à te lire, comme poisson dans son eau. (Car il en reste!) "(à suivre)" -est-ce ironie? Sinon, j'attends la suite avec impatience. |
M-C Escalier (Mariechristine)
Identificateur : Mariechristine
Inscrit: 12-2003
| Envoyé mardi 18 avril 2006 - 19h14: | |
"est-ce ironie?" du tout. Mais il faudra être patient. La matière est là mais il faut attendre qu'elle cristallise, comme pour le vin. Merci de ta lecture. Moi je dirais que c'est un poème en prose. J'espère que mon "lyrisme" n'est pas trop pontifiant |
Tm (Tm)
Identificateur : Tm
Inscrit: 1-2005
| Envoyé mardi 18 avril 2006 - 19h40: | |
Comme ton propos est très actuel, je me disais que ton invitation "à suivre" était peut-être une sorte d'interrogation sur le devenir de cette immédiateté que tu dépeins et dénonces. Lyrisme pontifiant? Nullement. Poème en prose, d'accord. C'est bien comme cela que je le lis. Avec beaucoup d'intérêt. Ton écriture est mûre et touche juste. Ecxellent cru à mon goût. Je suis en phase avec ce que tu dis et avec la façon dont tu le dis. |
M-C Escalier (Mariechristine)
Identificateur : Mariechristine
Inscrit: 12-2003
| Envoyé mardi 18 avril 2006 - 19h58: | |
merci Tm, c'est très gentil. Peut-être que ça va me donner l'impulsion nécessaire pour la suite. En tout cas, merci |
André Carruzzo (Dreas)
Identificateur : Dreas
Inscrit: 1-2005
| Envoyé mercredi 19 avril 2006 - 11h25: | |
-Beau texte – et, comme TM, je n’y vois aucune espèce d’emphase. -Je suis un naïf ; je crois donc qu’il reviendra, "le rire chaleureux qui explose comme un grand soleil troue la pluie." Quant au reste, c’est une preuve de santé, me semble-t-il, d’ironiser, comme tu le fais, sur la nostalgie et le folklore. Seul le présent est réel, même s’il est âpre. -Il faudrait que nous nous comportions comme si nous étions immortels – ce qui infiniment plus facile à dire qu’à faire entrer dans les faits. |
M-C Escalier (Mariechristine)
Identificateur : Mariechristine
Inscrit: 12-2003
| Envoyé vendredi 21 avril 2006 - 20h43: | |
merci André. Oui je déteste le folklore. En l'occurrence je pensais aux éternels reportages sur le dernier sabotier du Jura ou la dentelière de Pilouec dont nous gratifie journellement Jean-Pierre Pernot au journal de 13 h |
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