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Philippe NOLLET
| Envoyé mercredi 22 septembre 2004 - 16h38: | |
Bon, on le sait maintenant, je suis un fanatique patenté. Le fanatisme est à mon sens la première qualité d'un poète. On n'est jamais assez fanatique plume en main, on ne l'est jamais trop non plus, d'ailleurs la poésie est bien pratique pour ça, en ce sens qu'elle donne au fanatisme toutes les bonnes raisons possibles et imaginables . Je suis un passioniste de la chose écrite. Les autres semblent faits de chair flétrie avec en leur sein un coeur sec - je suis un noyau de plomb, certes, mais ce plomb renferme un coeur rouge vif bourdonnant de plaisir, un pouls inépuisable, une âme en perpétuelle ébullition qui essaie d'harmoniser ses élucubrations, et ça n'est pas facile tous les jours... Je déteste les zélés qui sonnent les cloches à l'église, ces thuriféraires sans imagination d'une Trinité au rabais me répugnent et me navrent... Mes relations avec eux s'en tiennent à un mépris tenace. Etes-vous prêts à entendre les choses les plus énormes sur Dieu ? Le poète a tous les péchés de l'époque à recevoir dans la tempête comme une vague en plein visage, tout son temps à consacrer à noyer dans ce jaillissement de ténèbres son fier visage de païen orthodoxe, angélique et démoniaque, bon et cruel... J'essaie de vous faire comprendre qu'on n'écrit jamais assez le mot DIEU, en bien ou en mal : le sacrilège c'est de ne pas l'employer, même pour blasphémer. Le seul sacrilège c'est la parole muette, trop commode, sur laquelle les opinions consensuelles glissent et continuent leur route sans à-coups... Bien sûr que dans mes textes il y a à boire et à manger : ma nourriture philosophique de base. Sueur et pain bénit. C'est mon mal nécessaire à moi. Je pousse également loin les contradictions, jusqu'à leur parfait renversement s'il le faut, vidant les mots de leur sens je les réhabilite dans leur fonction hallucinatoire : les mots sont des morceaux de banquise à la dérive, il faudrait organiser une conspiration du silence pour atténuer tout le bruit que je fais. Une conspiration de la détestation silencieuse. Mon univers est un bordel merveilleux, tout y est d'une absolue cacophonie mais une cacophonie qui tend à l'harmonie - quand tant d'incompétents essaient vainement de se mettre au diapason de leur propre insuffisance, tristement égaux à eux-mêmes en toutes circonstances... Je ne vois pas dans ce monde un Dieu unique, mais une "Grâce" unique, un swing universel qui remet tout en désordre comme le prescrit notre nature divine : peut-être n'y a-t-il pas ce partage de Dieu en chaque chose, mais Grâce ou non en chaque chose. Ma prédilection pour le clash atomique des mots et de la pensée entre eux, c'est la Grâce, la mesure dansante du monde en mouvement... Je n'ai de foi qu'en la Grâce, une certaine décomposition du réel dans la matière hallucinée du temps, un équilibre idéal entre ce qu'il faut et ce qu'il ne faut pas faire : Dieu est un projet rythmique pour assembler toutes nos humanités faiblardes. Sa particularité est d'insuffler de la Grâce en toutes choses, un tremblement de terre, un attentat, une catastrophe naturelle aux dimensions tristement humaines, un concert des Smashing Pumpkins, une stridulation de rage dans le matin bleuté... (Suit un énorme, un gigantesque "Et Caetera" bien à la mesure du trou laissé par Dieu dès qu'on l'évoque). La particularité du monde terrestre, justement, c'est la Grâce divine qui s'y trouve : l'absence de Dieu auprès des hommes est sans doute ce qui a tant fait pour rendre la religion aussi universellement présente, hydre polythéiste vaguement totalitaire enrubanneuse de pauvres aveugles... Hérésie ? Je recommanderai toujours au plus brimé, au plus convalescent, au plus affamé de nouer au fond de sa détresse la corde à laquelle se pendre par amour des hommes... Penser à toutes ces choses et me réfugier dans des exemples fondus-enchaînés suffit à me plonger dans un creuset de béatitude. Car je suis la goutte d'eau à faire déborder le vase, le déclencheur d'extases hystériques, ma haine supposée n'est qu'un trop-plein d'amour, c'est dans l'excès de tout qu'on traverse les dramaturgies du sexe et de la mort et qu'on atteint l'extase. La Grâce, c'est aussi l'énergie de celui qui sait s'isoler du monde pour en jouir pleinement. Rien n'est universel. Tout est universel. Voilà, je n'aime rien tant que d'expliquer mes bizarreries, mes contradictions. Et atteindre par mon moi une certaine... universalité ? Mon écriture est la victime parfaitement consentante d'un ressassement interminable où mon argumentation n'est que subjectivité incarnée, parti-pris, somptueuse et digressive confusion. Je suis un kaléidoscopeur de registres littéraires, je mélange les identités du poète et du journaliste, je file des coups de pied au cul des grands mots (chez moi plus ils sont grands plus ils ont l'air bête), je ne me corrige jamais - pas mon genre de regarder en arrière - je nargue la syntaxe dans son fourreau de sang, j'ai les doigts pleins d'encre, de strophes cuisantes, de rhétorique fumante et écumante... Chaque fois que je commence à raconter quelque chose, je passe sans m'en rendre compte à autre chose, ma narration est brisée par d'énigmatiques apartés qui finissent eux aussi par me bouffer et m'emmener là où je ne voulais pas aller : dans les sables mouvants du langage. D'où ces sinuosités et associations en spirales : c'est l'écriture elle-même qui montre qu'elle est en train de s'écrire, là, sous nos yeux. Et parfois stigmatisée par l'incompréhension des hommes. |
nicolas.
| Envoyé mercredi 22 septembre 2004 - 18h20: | |
Comme d'habitude, je ne respire qu'à la fin. pour y retourner. Spectaculaire! Je ne vais pas parler des idées que vous véhiculez : Les débats sont quant à eux ennuyants. Mieux vaut relire -vous me connaissez- |
M-C Escalier (Mariechristine)
Identificateur : Mariechristine
Inscrit: 12-2003
| Envoyé jeudi 23 septembre 2004 - 15h07: | |
Un autre contre-point. De Robert Musil, L'homme sans qualités (1930) : Jadis, l'on avait meilleure conscience à être une personne qu'aujourd'hui. Les hommes étaient semblables à des épis dans un champ; ils étaient probablement plus violemment secoués par Dieu, la grêle, l'incendie, la peste et la guerre; mais dans l'ensemble, municipalement, nationalement, c'était en tant que champ, et ce qui restait à l'épi isolé de mouvements personnels était quelque chose de clairement défini dont on pourrait aisément prendre la responsabilité. De nos jours, au contraire, le centre de gravité de la responsabilité n'est plus en l'homme, mais dans les rapports des choses entre elles. ... Il s'est constitué un monde de qualités sans homme, d'expériences vécues sans personne pour les vivre; on en viendrait presque à penser que l'homme, dans le cas idéal, finira par ne plus pouvoir disposer d'une expérience privée et que le doux fardeau de la responsabilité personnelle se dissoudra dans l'algèbre des significations possibles. ... Il est probable que la désintégration de la conception anthropomorphique qui ... fit de l'homme le centre de l'univers, mais est en passe de disparaître depuis plusieurs siècles déjà, atteint enfin le Moi lui-même. Quelle finesse dans l'anticipation, non ? |
Philippe Nollet
| Envoyé jeudi 23 septembre 2004 - 15h20: | |
Bien vu Marie-Christine... C'est sûr qu'un jour le privé, ultime marchandise en puissance qu'on pourrait fort bien convertir en produit pour peu de s'en donner les moyens - et d'ailleurs c'est déjà fait partiellement lorsqu'on voit l'espace occupé par la télévision et la publicité dans notre sphère privée, justement, un jour donc le privé disparaîtra ou subira une mutation - va expliquer ça aux moutons qui se contentent de suivre en bêlant... Robert Musil... ça me rappelle bien des choses... Il y a des gens, comme ça, qui pensent plus vite et plus loin que les autres... Merci pour ce rappel, je compte bien relire "Les désarrois de l'élève Törless" grâce à toi... |
M-C Escalier (Mariechristine)
Identificateur : Mariechristine
Inscrit: 12-2003
| Envoyé vendredi 24 septembre 2004 - 11h44: | |
Il m'est venu récemment cette pensée, comme un éclair soudain de compréhension : plus l'expérience privée s'amenuise dans la vie sociale, politique et relationnelle des personnes, plus l'art, et en particulier la poésie, en exalte l'existence par l'évocation des "petits riens" du quotidien. Ce faisant, la Personne est blousée de toute part, coincée entre des mécanismes qui la dépassent et la petitesse sans conséquence de ses "états d'âmes". |
M-C Escalier (Mariechristine)
Identificateur : Mariechristine
Inscrit: 12-2003
| Envoyé vendredi 24 septembre 2004 - 12h06: | |
états d' "âme" bien sûr |
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